La demande en voyages a connu une forte dynamique en 2024. Malgré les tensions géopolitiques et l’incertitude économique, le tourisme a atteint des nouveaux sommets à l’échelle mondiale en 2024. On estime à 1,4 milliard le nombre de touristes internationaux (nuitées) enregistrés en 2024, soit une hausse de 11% par rapport à 2023 ou 140 millions de plus. Les arrivées internationales ont atteint près de 99% des niveaux de 2019. Les arrivées en Europe ont dépassé de 1% les arrivées par rapport à 2019 et 5% de plus qu’en 2023, d’après le Baromètre de l’OMT, l’Organisation mondiale du tourisme.
Alors que la saison estivale battait son plein, le surtourisme en Europe était largement évoqué dans le débat public. Au cours des derniers mois, la presse a régulièrement publié des articles à ce sujet. Il suffit de penser à Barcelone où les habitants ont protesté et harcelé les touristes en terrasse, ou Majorque où les locaux ne peuvent plus louer de logements abordables en raison de la hausse des prix, les propriétaires transformant les appartements et les maisons pour les louer sur AirB&B ou d’autres plateformes. Vous avez peut-être déjà vu des vidéos sur YouTube montrant les embouteillages de bateaux touristiques sur les canaux de Giethoorn aux Pays-Bas. Il y a aussi la taxe touristique introduite à Venise en 2024 – 5 euros pour 29 jours – qui a fait l’objet d’une large couverture médiatique et qui va doubler cette année.

Qu’est-ce que le surtourisme ou comment le définir ? Le surtourisme est souvent assimilé au ‘tourisme de masse’ ou ‘overcrowding’ (surpeuplement), un phénomène principalement associé aux expériences négatives résultant de la présence d’un trop grand nombre de touristes à certains endroits et à certains moments. C’est cependant un phénomène plus large et plus complexe. Une étude du Parlement européen sur son impact avance une bonne définition qui tient compte de cette complexité : « Le surtourisme décrit la situation dans laquelle l’impact du tourisme, à certains moments et dans certains lieux, dépasse les seuils de capacité physique, environnementale, sociale, économique, psychologique et/ou politique. »
MENACE POTENTIELLE/REELLE POUR LES DESTINATIONS
L’impact du surtourisme ne doit pas être sous-estimé. L’industrie du tourisme, secteur hôtelier inclut, craint parfois que le surtourisme n’entrave la poursuite de la croissance. Il peut constituer une menace réelle pour les destinations du monde entier. Il existe des exemples où le patrimoine culturel et/ou naturel d’une destination touristique est menacé, ou bien le coût de la vie et de l’immobilier ont fortement augmenté. Le développement du surtourisme peut éroder l’authenticité d’une destination et représenter un risque pour son attractivité future. Si on considère un produit touristique, on peut le diviser en trois composantes essentielles ou de base :

- Destination: Le lieu où se rendent les touristes, y compris les attractions, la culture et l’environnement naturel qui rendent la destination unique.
- Transport: Les moyens par lesquels les touristes arrivent à destination et se déplacent sur place, comme les avions, les trains, les bus, les voitures, etc.
- Hébergement: Les options d’hébergement comme les hôtels, les complexes touristiques, les auberges de jeunesse ou autres formes d’hébergement.
Il incombe aux pouvoirs publics d’adopter une vision à long terme du tourisme et de trouver un équilibre entre le soutien au secteur touristique et la protection des intérêts des communautés locales, de l’environnement et des infrastructures. Cela peut se faire par le biais de réglementations, de mesures politiques, de collaborations entre les parties prenantes et la promotion de pratiques durables. Tout cela suppose une bonne répartition des responsabilités entre les acteurs.
LES PROBLEMES NE VIENNENT PAS UNIQUEMENT DES TOURISTES
Le surtourisme est une matière complexe. Les problèmes ne viennent pas uniquement des touristes : « Bien que les touristes utilisent pratiquement tous les équipements urbains, ils ne les utilisent pas exclusivement », révèle l’étude du Parlement européen. Les problèmes nécessitent une approche plus holistique ou combinée, les parties prenantes et les divers aspects devant être abordés de manière cohérente et conjointe.
Les pouvoirs publics doivent avancer une vision à long terme, des réglementations et un leadership, ce qui contraste avec l’attitude assez laxiste et les actions d’autorégulation qui ont dominé le débat depuis des décennies. Nous constatons malheureusement que les pouvoirs publics (locaux) ont rarement une vision à long terme pour les destinations, et coordonnent l’interaction avec d’autres parties prenantes. Quelques exemples ?

- La croissance explosive du nombre d’AirB&B’s face à laquelle les pouvoirs publics et les parties prenantes restent les bras croisés. Les décisions de régulation interviennent généralement après une offre excédentaire en chambres et hébergements.
- Dans certaines villes, on investit dans de l’hébergement pour des congrès alors qu’il y a une demande de gel pour les nouveaux hôtels.
- Les aéroports planifient des nouvelles pistes d’atterrissage et l’extension des l’infrastructures, ce qui va logiquement générer des nouveaux flux de visiteurs touristiques, alors que les autorités locales veulent limiter le (sur)tourisme.
Au lieu de parler de surtourisme, il serait intéressant de souligner les lacunes en matière d’infrastructures et de planification, comme l’indique le NRIT dans son rapport ‘Surtourisme, mythe ou réalité?’. Une destination qui n’est pas préparée au nombre de visiteurs qu’elle souhaite accueillir est confrontée à de l’encombrement, de la pollution et de l’insatisfaction. N’est-ce pas là le résultat d’un manque d’infrastructures et de planification ? Avec de bonnes mesures, même les destinations très fréquentées peuvent gérer leurs visiteurs de manière responsable.
Nous avons rendu visite à Herman Konings, observateur de tendances, penseur du futur et expert en tendances sociétales et de consommation. Herman est psychologue et neurophysiopsychologue de formation. Il a travaillé sur le ‘Rapport de tendances 2021’ de Toerisme Vlaanderen, qui fait notamment référence aux sites touristiques inondés par des visiteurs qui ne restent souvent que quelques heures. Pensez aux villes comme Barcelone ou Venise. Cet afflux compromet l’habitabilité : les locaux se détournent du tourisme, même s’ils en vivent, et les visiteurs n’aiment pas devoir se faufiler dans la foule et faire la file partout. De plus en plus de destinations prennent donc des mesures pour limiter le nombre de touristes. On parle de détouristification.
Herman Konings est connu pour ses analyses fines des tendances émergentes et l’identification des glissements dans le comportement des consommateurs, la technologie et la culture. Nous lui avons posé les questions suivantes :
Hotel Business (HB): « Outre Venise, Palma est un bon exemple où le surtourisme est un vrai problème. Cet été, nous avons vu dans un reportage télévisé les conditions de vie déplorables de locaux qui sont chassés de chez eux et forcés de s’installer dans des campings parce que leurs maisons sont transformées en des hébergements touristiques. »
Herman Konings (HK): « Le surtourisme a en effet un impact sur la vie des locaux. Le prix des locations en Espagne a par exemple augmenté de 78% entre 2014 et 2024. Même si on exclut l’inflation, il s’agit d’une augmentation très importante. Voilà pourquoi des milliers d’habitants descendent dans les rues de Palma.
Ces dernières années, nous avons assisté à une prolifération de logements Airb&b faisant fuir la population locale. Cela se traduit également par une standardisation, comme au Royaume-Uni où les magasins du groupe ‘John Lewis’ à Londres organisent des ateliers pour ceux qui souhaitent ouvrir un Airb&b, et offrent des réductions s’ils achètent des meubles et des articles ménagers sur place. Plusieurs ateliers sont organisés chaque semaine, rassemblant systématiquement 80 participants, ce qui a permis de retrouver rapidement partout les mêmes lits, draps et meubles. Une université s’est penchée sur la question et il était difficile de faire une différence entre une chambre Airb&b et d’hôtel. L’unicité d’Airb&b et la promesse que le bien est loué par le propriétaire n’est plus. Cela ressemble plus à des hôtels standardisés. »
On retrouve ce type de standardisation dans les rues d’Amsterdam avec ses nombreuses fromageries et ‘Nutella shops’ qui font penser aux touristes indiens qu’une gaufre de Bruxelles au Nutella est une spécialité locale hollandaise. « Je peux très bien m’imaginer cette violence envers la culture. »
HB: « D’une autre côté, on remarque dans de nombreux endroits que l’on commence à parler de surtourisme alors qu’à mon avis ce n’est pas vraiment un problème, voyez Gand où la ville interdit la construction de nouveaux hôtels pour tenter de limiter le surtourisme (VRT-news, 27 octobre 2023). La sensibilité au ‘surtourisme’ n’est-elle pas une tendance sociétale qui va s’accentuer ? Cela correspond-t-il à l’aigreur proverbiale de notre société (Not in my backyard) ? »
HK: « Vous avez tout à fait raison, cela s’inscrit dans le fonctionnement des réseaux sociaux. Il y a une tendance où – dans le style ‘Extinction Rebellion’ – les gens s’expriment comme des activistes agressifs, même envers des personnes qui s’opposent au surtourisme. Le seuil pour se comporter de manière plus agressive – ou devrais-je dire ‘plus assertive’ – est abaissé et les réseaux sociaux y ont contribué. La communication plus agressive de politiciens comme Trump ou Johnson et les réseaux sociaux ont un effet contagieux sur la façon dont les gens communiquent. Il n’y a apparemment pas de mal à être plus assertif. De manière générale, la tendance est à la ‘surcuisson’. Nous sommes constamment soumis à un bombardement de stimuli. Toutes ces alertes et ces messages provoquent une surstimulation, de l’agitation et du stress. Nous réagissons rapidement et de manière excessive à un stimulus. Cela n’aide pas et c’est ce qu’on appelle le ‘conditionnement de contact’ lorsque d’autres personnes présentent le même comportement de ‘surcuisson’. Au contact de personnes utilisant des mots durs, vous commencez à faire de même, vous êtes conditionné et vous suivez le mouvement. L’activisme doit être compris globalement d’un point de vue sociétal ou psychologique. »

HB: Voyez-vous des initiatives visant à lutter contre le surtourisme ?
HK: « Certainement. À Amsterdam, les pouvoirs publics ont eu l’idée d’attirer les touristes à l’extérieur du centre-ville en faisant par exemple la promotion d’‘Amsterdam Beach’ (Zandvoort). Paris l’a également fait en promouvant Versailles ou d’autres châteaux hors de Paris dans un but de dispersion.
Cet été, j’étais à Copenhague et ‘Wonderful Copenhagen’ avait annoncé le programme ‘CopenPay’ sur des grandes affiches dans la ville, avec des codes QR qui permettaient de gagner des récompenses à Copenhague, allant du lunch ou café gratuit à une balade en kayak ou une entrée dans un musée. La seule chose qu’il fallait faire était de prendre son vélo plutôt que la voiture, visiter un site hors du centre-ville, contribuer à l’entretien de la ville, travailler dans un jardin urbain ou s’engager à adopter un comportement durable. Bref des initiatives à petite échelle qui indiquent que Copenhague est plus qu’un site touristique au centre-ville.
HB: Enfin, comment percevez-vous le surtourisme dans les années à venir ?
HK: « Pour moi, c’est peut-être le fait touristique de l’année. L’Inde compte aujourd’hui la plus grande population du monde et une classe moyenne en plein développement. Suite à la suppression des visas facilitant les voyages à l’étranger pour les Indiens, le cabinet d’études de marché PolicyBazaar a réalisé une enquête pour savoir s’ils avaient l’intention de voyager plus fréquemment à l’étranger, et si oui, où ils prévoyaient d’aller. Pas moins de 82% d’entre eux ont déclaré vouloir se rendre dans les pays Schengen et de préférence en France, en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas. Amsterdam peut donc s’attendre à accueillir un grand nombre de touristes indiens.
Par Alexander Dupont